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Cartographier la conquête d’Alexandre aux lendemains de la campagne militaire de Napoléon Bonaparte en Égypte : l’exemple d’un atlas de 1802 conservé à la bibliothèque de l’École française de Rome

Billet rédigé par Bérénice Dupuy Le Béguec, étudiante en master d’histoire moderne à Sorbonne-Université et stagiaire à la bibliothèque de l’École française de Rome.

« Ce que j’aime chez Alexandre le Grand, ce n’est pas ses campagnes victorieuses, que l’esprit de l’homme ne peut pas épeler, mais les moyens politiques dont il s’est servi pour parvenir à laisser à trente-trois ans un empire bien fondé et efficace, dans lequel il réussit à être aimé des peuples vaincus. » écrivait Napoléon Bonaparte, dans Les Mémoire de Sainte Hélène (1816). La figure de ce conquérant, souvent fantasmée, a en effet constitué un véritable modèle pour Bonaparte, mais également pour l’ensemble de la société révolutionnaire, puis impériale. L’historiographie de cette époque, adopta ainsi une lecture extrêmement politique de la période hellénistique, et en particulier des dix années de la conquête alexandrine.

Cela transparait clairement dans le contenu d’un atlas sur l’histoire des expéditions d’Alexandre, publié en 1802, c’est-à-dire durant le régime du consulat (1799-1804), l’année précise où Napoléon devint consul à vie. Il fut établi à partir d’informations récoltées au cours de la campagne d’Égypte et dressé par le girondin Pierre Jean Baptiste Chaussard (1766-1823), un révolutionnaire modéré de la première heure, qui l’avait pensé comme un complément à L’Anabase d’Alexandre, de l’historien grec d’époque romaine, Arrien (85-146). Il est l’ultime volume d’une collection de quatre ouvrages, composés de sources antiques sur la période. Toutefois, ce n’est pas son contenu historique qui suscite un intérêt particulier ; il demeure très imprécis au regard de notre connaissance actuelle de la période hellénistique. Ce sont ses conditions d’édition et le contexte de sa parution qui mériteraient, en revanche, d’être étudiées plus attentivement.  

La bibliothèque de l’École française de Rome en conserve justement un exemplaire en excellent état, avec pour cotation HGr.16. A. C’est un don du ministère de l’Instruction publique, de 1902, pensé pour servir d’outil de travail aux historiens antiquisants, principaux membres, à l’origine, de l’École. Il est placé en réserve, parmi les écrits d’Arrien, issus de la même collection. Pourtant, bien qu’il ait été construit en partie en se fondant sur les œuvres de l’historien antique, il demeure évidemment un écrit du XIXe siècle et doit être compris comme tel. Nous proposons donc de nous attarder sur son sous-texte politique et sa valeur symbolique, plutôt que de l’analyser comme un ouvrage de recherche historique.

Alexandre ou le fantasme du conquérant civilisateur

Alexandre III de Macédoine, plus connu sous le nom d’Alexandre le Grand, constitue incontestablement le modèle, par excellence, du conquérant. Son œuvre militaire fut souvent présentée comme un enseignement sur la manière de faire la guerre. Dans le texte explicatif de la bataille du Granique, qui accompagne un plan des combats, il est même précisé que « cette action de ce grand capitaine [Alexandre] n’est pas à beaucoup près si illustre qu’elle est utile et pleine d’instruction pour les gens de guerre ». Plus largement, cet atlas est pensé comme, non pas uniquement une production historiographique, mais également un texte de conseils militaires à destination de l’armée. Dès l’avertissement au lecteur, au tout début du volume, l’éditeur précise qu’il est même augmenté « de réflexions sommaires sur la différence et les conséquences de la tactique des Anciens et des modernes ».

Il est cependant nécessaire de souligner que le roi macédonien fut également longtemps perçu comme un symbole de pouvoir personnel et total, ce qui est théoriquement assez peu en accord avec les idéaux révolutionnaires dont se réclamait le jeune Napoléon, au moment de sa parution. C’est la raison pour laquelle, de nombreuses autres figures historiques avaient déjà cultivé auparavant la mémoire d’Alexandre, à l’instar de Louis XIV qui commanda au peintre Charles Le Brun une série de tableaux représentants ses plus grandes batailles. Toutefois, la société de la Révolution et du Consulat parvint à réhabiliter le mythe d’Alexandre et à en faire la figure d’un roi civilisateur, ayant accompli en Asie et en Égypte une œuvre semblable à celle que la jeune nation française révolutionnaire désirait mener en Europe. Il est d’ailleurs présenté dans l’ouvrage comme le « libérateur » des régions « écrasé[es] sous le joug des Perses ». Il serait donc, avant d’être un conquérant à la tête d’un immense empire, un « roi philosophe », l’élève d’Aristote venu civiliser l’Asie, en l’hellénisant. Or c’est précisément cette figure du souverain éclairé et cultivé que s’efforça de se constituer, pour lui-même, Napoléon. Ce texte, au regard de sa date de parution, participe visiblement à une stratégie politique parfaitement définie, visant à utiliser l’histoire, et la recherche scientifique en général, afin de servir l’élaboration du mythe Napoléonien.

Napoléon ou la construction d’un nouvel Alexandre

Derrière la figure d’Alexandre, apparaîtrait donc implicitement l’image que le jeune Napoléon souhaiterait laisser transparaître. D’ailleurs, cela semble avoir effectivement fonctionné puisque y compris aujourd’hui, un historien comme Arnaud Blin n’hésite pas à écrire que « Napoléon Bonaparte est à l’ère moderne ce qu’Alexandre, Hannibal et César furent à la période antique : un génie de la guerre qui transgressa tous les paramètres stratégiques de son époque ». De fait, Napoléon construisit volontairement sa légende personnelle en se plaçant sur les pas des Anciens. Dans sa correspondance, il écrivait même que « la connaissance des hautes parties de la guerre ne s’acquiert que par l’étude de l’histoire des guerres et des batailles des grands capitaines et par l’expérience ».

 Au sein du présent atlas, l’ancien et le moderne se trouvent ainsi mêlés. Il y est évoqué, à plusieurs reprises, l’expédition en Égypte de 1799, ce qui, naturellement, n’était pas nécessaire pour un ouvrage consacré théoriquement au IIIe siècle avant J.-C. Une dissertation de quinze pages « Sur les trois Alexandries », rédigé par Chaussard, consacre même une partie entière de son développement à « Quelques réflexions sur l’expédition de l’armée française en Égypte ». L’auteur y évoque assez explicitement la personne de Bonaparte, ce qui n’était pas encore une évidence avant 1804, mais sans doute davantage un parti-pris politique. Il affirme par exemple que « lors de l’expédition en Égypte, on vit pour la première fois les sciences et les arts s’unir à la marche d’un conquérant. ». Le terme de conquérant, mis au singulier, est ici utilisé à desseins. Chaussard construit volontairement un effet de miroir entre le premier consul et le grand conquérant Antique, à qui est officiellement consacré l’ouvrage. L’ensemble du texte joue, en réalité, sur l’ambiguïté et la ressemblance, en grande partie fantasmée, entre les deux hommes. Que cela soit, évidemment, sur le plan militaire, d’abord, mais également, ensuite, sur le plan politique et savant. Napoléon, comme il l’affirme dans ses mémoires, souhaitait, à l’image des anciens, être un empereur savant.

Le savoir et la science mis au service du politique

En outre, l’atlas en lui-même, c’est-à-dire en tant que production scientifique datant de 1802, est une source précieuse pour étudier la manière dont était conçue l’histoire durant la Révolution et la période napoléonienne. D’abord, il semblerait que les limites de « l’histoire » en tant que discipline soit volontairement laissées assez vagues. Cela transparait surtout dans le « Plan comparatif d’Alexandrie, ancienne, moderne et au temps des Arabes ». Comme son nom l’indique assez clairement, ce n’est pas à proprement parler un plan historique puisque la légende cartographique y fait figurer des bâtiments visibles simplement au moment où elle fut dressée. De ce fait, on pourrait tout autant dire qu’il s’agit d’une carte géographique servant à cartographier la conquête, qu’une carte d’histoire Antique. 

Les autres cartes s’accompagnent souvent de brèves dissertations d’hellénistes, présentées comme des « opinions ». Les noms des auteurs de ces textes sont de réels révélateurs de la dimension politique derrière la publication d’ouvrages savants, à un moment où la France, après avoir été en révolution durant plus de dix ans, parvenait tout juste à rétablir la paix civile dans le pays. En effet, la plupart des auteurs ont plutôt le profil de royalistes, qui étaient restés, au début de la Révolution, fidèles à l’Ancien Régime. La mise en avant de leurs écrits dans cet ouvrage s’inscrit, très surement, dans une vaste stratégie politique du régime consulaire, instiguée par Napoléon Bonaparte entre autres, qui visait à réconcilier les savants d’Ancien Régime avec les institutions nouvelles, en restaurant la position dont ils jouissaient avant 1789. D’autant plus qu’en l’occurrence une partie de ses textes sont extraits de passages d’ouvrages publiés, il semblerait, avant même le début de la Révolution. A titre d’exemple, on pourrait citer, parmi eux, la figure de Louis Fauvel. L’archéologue et diplomate est principalement connu pour avoir été vice-consul à Athènes de 1802 à 1822. Toutefois, avant 1802, il était dans une position très délicate vis-à-vis de la France. En effet, il vivait en Grèce depuis les années 1780, sous la protection du comte de Choiseul-Gouffier, nommé ambassadeur de France à la Sublime Porte, en 1784. Alors que son protecteur était contraint de quitter la Grèce pour s’enfuir en Russie en 1792, Fauvel du rester en Grèce car ses relations avec les cercles aristocratiques suscitaient questions. Son parcours, on pourrait presque dire entre « grâce » et « disgrâce », pour reprendre une terminologie d’Ancien Régime, est en réalité le témoignage de tout un processus, durant le Consulat, visant à remettre en ordre le pays en rétablissant, dans l’administration et parmi les milieux savants, une partie des cadres institutionnels hérités de l’Ancien Régime. Cet atlas constitue donc, peut-être, un des outils utilisés par pour mener à bien cette politique.

Bibliographie indicative :

Sources :

  • Chaussard, P.-J.-B, Histoire des expéditions d’Alexandre : rédigée sur les mémoires de Ptolémée et d’Aristobule, ses lieutenans / par Flave Arrien de Nicomédie, Paris, Genets, 1802.
  • Correspondance de Napoléon Ier publiée par ordre de l’empereur Napoléon III, tome 31, « Œuvres de Napoléon Ier à Sainte-Hélène », Paris, Plon, 1870.

Ouvrages et articles historiques :

  • Blin, A. « 12. Napoléon Bonaparte, le nouvel Alexandre 1769-1821. » Les grands capitaines (p. 419-456), Paris, Perrin, 2020.
  • Bainville,J. Bonaparte en Égypte, Paris, Balland, 1997.
  • Vial, C.-E., Napoléon et les bibliothèques : livres et pouvoir sous le Premier Empire, Paris : CNRS éditions : Perrin, 2021.

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
EFR (26 juin 2026). Cartographier la conquête d’Alexandre aux lendemains de la campagne militaire de Napoléon Bonaparte en Égypte : l’exemple d’un atlas de 1802 conservé à la bibliothèque de l’École française de Rome. À l’École de toute l'Italie. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16gyj


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